"...L'Olan est un des sommets les plus prestigieux du Massif des Ecrins. Ses parois ont attiré les plus grands noms de l'alpinisme qui ont tracé des itinéraires toujours qualifiés d'envergure comme par exemple la "Devies-Gervasutti" ou la "Couzy-Desmaison". L'Olan a été aussi le théatre de secours exceptionnels comme celui d'Emile WOLTRAM, membre de la SDSM secouru par les siens le 11 septembre 1949, secours qui fait désormais partie des annales du Secours en Montagne comme celui de l'Obiou ou des Mines de l'Herpie. Lors notre visite, Baby BARNAUD nous a donné un texte rédigé par un des sauveteurs Louis PEYRARD en nous recommandant sa lecture assez inédite. Cette version un peu sulfureuse et comique à la fois permet d'oublier la dangerosité de l'opération en nous faisant découvrir ses coulisses..."

L'Olan, les 11, 12, 13 et 14 septembre 1949
Il est impossible de prononcer ce mot sans y associer celui de VOLTRAM, ceci en raison de l'ampleur donnée par la Presse à ce qui fut au départ un geste tout simple de solidarité montagnarde.
Il en a tellement été écrit sur ce sujet que je suis très embarrassé pour faire, à la demande de notre ami MAJOUX, un récit de cet heureux sauvetage. J'espère m'en tirer en contant d'une façon anecdotique les mornes incidents qui ont émaillé ce dont on a fait une grande aventure.
Le 11 septembre, après une journée de plein air, nous avions tous regagné notre domicile lorsque l'alerte fut donnée par CHABERT arrivant de l'Olan. SODEN, premier avisé, joint MARY et ensemble courent apporter la perturbation dans un sommeil qui promettait d'être réparateur.
La première conséquence de ce brusque réveil à 0h30 fut de donner aux victimes (du réveil) une gu de bois magistrale que seul un immense Périer-Menthe atténua. Nous nous calons ensuite dans le car, mais le sommeil ne revint pas et nous commençons à fumer la première douzaine de cigarettes (excellent pour le souffle !!!)
Il y a là : LEGER, CHAVAND, RAVANAT, MOLLARET, GLENAT, FORGET, BARNAUD, SODEN et moi-même. Nous prenons, au passage à Valbonnais, le chef de Brigade GIRAUDO (il était 3h30) qui, je me plais à le signaler, ne fut pas seulement très aimable, mais aussi d'une grande utilité.
Nous débarquons à 4h30 au Désert en Valjouffrey ou nous fûmes reçus avec empressement par un "guide honoraire" de l'endroit, aubergiste de son état, qui nous fit rapidement comprendre que si nous n'avions besoin de rien nous pouvions compter sur lui. Enfin en lavant nous-mêmes les bols et en utilisant nos produits américains nous confectionnons un petit déjeuner plus remarquable par son goût douteux que par sa saveur.
Le pays était dépourvu de mulet. Notre car emmène SODEN et le Chef de Brigade GIRAUDO à la recherche de cet oiseau rare. Ils reviennent une demi-heure après sans mulet, celui-ci ayant obstinément refusé de monter dans le car. Mais nous le voyons poindre une heure plus tard escorté de son propriétaire.
Nous arrivons, après de laborieux efforts, à hisser tout notre barda et il y en a 150 kg environ, sur la malheureuse bête et nous partons accompagnés par les ironiques encouragements du guide honoraire précité. Hélas ! Un quart d'heure plus tard, les fines jambes de notre mulet menaçant de se mettre en accordéon, nous reprenons tous un sac afin de le soulager. Nous atteignons le refuge de Fond-Turbat bien avant l'animal que notre ami BARNAUD amena à bon port une demi-heure plus tard en le tirant vigoureusement. Il est heureux que le Refuge ne soit pas construit plus loin, sans cela il eut sans doute fallu porter ce roi des montagnes (pas BARNAUD, le mulet).
Là, nous contactons 4 gars du pays dont trois s'appellent GAILLARD. Ces gaillards-là nous soulagent d'ailleurs énormément, car à eux 4 et très gentiment, ils nous transportent le traâneau et ses accessoires, toutes les cordes, etc. jusqu'à la tache de neige ronde que nous atteignons vers 15h. A cet endroit, nous avons le plaisir d'apprendre par HAROLD et LOMBARD que VOLTRAM est toujours vivant mais mal en point. Ils l'ont laissé chaudement vêtu, mais sont sceptiques sur les possibilités de le descendre. Néanmoins, gonflés à bloc par cette bonne nouvelle, nous repartons, accompagnés d'un GAILLARD, le plus jeune qui nous sera précieux à la montée car il connaât très bien l'itinéraire.
Enfin, nous atteignons le blessé vers 17h. Celui-ci est transformé en momie. Nous enlevons les cordes (j'allais dire les bandelettes) qui l'enserrent et SODEN lui fait avec précision une piqûre de Spartocamphre exactement à côté de l'endroit que j'avais préalablement désinfecté à l'éther. La piqûre fit peut-être du bien à Milou, mais il est certain que l'éther transforma le jeune GAILLARD en une épave que nous avons dû amarrer solidement craignant le pire.
Et à 17h30 exactement VOLTRAM prenant son premier départ au-dessus d'une paroi de 600 m. surplombant le Glacier des Sellettes, confortablement installé sur le Mariner, lui-même solidement fixé au câble que "moulait" avec adresse Baby BARNAUD.
Le traâneau était piloté par notre camarade FORGET qui a fait là preuve d'un beau courage, non sans nous affirmer qu'il était très inquiet quant à la virginité de ses sous-vêtements.
Il est difficile d'expliquer quel a été notre soulagement lorsque nous avons entendu, après 50 m de descente, les voix de CHAVAND et LEGER, chargés de la réception, nous crier que tout s'était bien passé et que le traâneau était amarré solidement. SODEN, chef de manÅ“uvre, commande la retraite et en toute hâte nous posons un rappel qui nous amène à proximité du groupe inférieur après le passage d'un grand surplomb, passage que SODEN, dernier de cordée, a effectué de nuit, ce qui n'est pas drôle du tout à son avis.
Arrivés en ce point, nous nous rendâmes vite compte qu'il était impossible de séjourner tous sur de petites dalles individuelles ou nous devions rester debout en nous tenant toujours d'une main. Aussi, malgré la nuit (il était 19h), SODEN prit la décision de continuer à descendre. Pour préparer le terrain, il envoya LEGER pendu seul au câble. Il nous a semblé que, ce faisant, il essayait de se débarrasser de celui-ci en prétextant qu'il était trop vieux. Ce qui confirme cette impression c'est qu'au bout de 20 mètres de descente il lui a envoyé une poignée de cailloux qui nous a valu un plaintif "ouille" "ouille" suivi heureusement d'un vigoureux et rassurant "Tut-Tut", cri de ralliement de notre ami.
Après un moment, notre vieux Suisse nous hèle en prétendant qu'il avait trouvé une plate-forme très confortable, un peu inclinée, mais enfin acceptable d'après lui..
Nous reprenons donc les manÅ“uvres avec plus de difficultés cette fois, en raison de la nuit très noire et à la lueur des torches acétylène. Avec d'infinies précautions, nous accédons au paradis promis par LEGER qui n'est pas tout à fait ce qu'il disait mais dont nous nous contentons cependant. Après avoir pendu VOLTRAM et son traâneau tel une cage à serin sur la muraille, nous attachons solidement le jeune GAILLARD qui est toujours très éprouvé et manifeste l'intention de s'en aller tout seul (il est 22h30). Nous nous ficelons nous-mêmes avec une seule corde après quoi nous nous asseyons pour essayer de fermer un Å“il (au moins). Auparavant, ce brave Milou qui avait le crâne un peu enfoncé, mais la vessie en fort bon état, nous avait suppliés de l'aider à satisfaire un besoin naturel.
C'est là que se place un incident très simple mais dont personne ne peut se douter. Essayez de vous représenter la manÅ“uvre exécutée par des hommes encordés en pleine nuit d'encre, devant évoluer autour d'un traâneau perché sur le vide – ce ne fut pas commode – pas du tout !! Et pourtant cela se fit !!
Nous essayons ensuite de tromper l'attente en grignotant nos rations K : cacahuètes, biscuits, chocolat salé, biscuits secs (oh ! combien) et raffinement suprême du "bacon" et cela sans boire, et pour finir de nous sécher la gorge, nous ne disposons que de cigarettes "Camel" et autres dérivés de la paille. Pas une "Gauloise", pas une goutte de quoi que ce soit, c'est la soif qui nous fut le plus pénible à supporter.
Je laisse à l'imagination de chacun le soin de se représenter, ce que fut le reste de la nuit. Je dirais seulement qu'en raison du confort discutable de nos vêtements, on n'entendit pas de ronflements, mais quelques bruits de castagnettes dentaires, dont nul ne songeait à rire, croyez-moi.
Aussi, avant le jour nous étions de nouveau à l'ouvrage. C'était facile, pas de toilette, rien à boire, peu à manger. Il n'y a que cet animal de Baby qui avait la prétention de faire la grasse matinée, sous prétexte qu'il avait apporté un duvet dont FORCET et moi nous étions disputés âprement les ailes, à Monsieur BARNAUD qui en conservait égoïstement le centre. Un rappel de "Napoléon" (c'est le nouveau qualificatif de SODEN imaginé par le vieux Suisse LEGER) et notre Baby sauta sur le câble. Comme il nous parut mince ce bout de fil d'acier auquel nous avions la veille accroché deux de nos camarades. Il fallait bien qu'il fasse sombre
Néanmoins, surmontant notre anxiété, nous fâmes de 6 à 9 heures deux nouvelles descentes, dont une de 75 mètres, qui nous permirent de rallier la brèche supérieure et d'établir le contact avec une équipe de renfort, comprenant PILOTTI, FORGET jeune – HAROLD et LOMBARD qui montent pour la troisième fois – CHABERT et surtout le Docteur FLORENCE que nous désirions de toutes nos forces, car si nous avions traâné, porté, balancé et fait hurler VOLTRAM, nous ne l'avions pas soigné, et il devenait urgent que quelqu'un de capable s'en occupe.
Tout le monde sait le merveilleux résultat obtenu par notre excellent "TOUPI", comme l'a baptisé HAROLD.
Moins d'une heure après, VOLTRAM a marché (mal) une dizaine de mètres !!
Le traâneau étant devenu inutilisable, c'est à ce moment que se placent les hauts faits si bien illustrés par les photos du Docteur FLORENCE. C'est à dos d'homme que SODEN, FORGET, PILOTTI se relayant font franchir au blessé des passages invraisemblables : arrête étroite, rappel, vires sur la pointe des pieds et au-dessus de 1 100 m d'à-pic rien ne manque. Il a bien fallu l'allant et le dynamisme de SODEN pour que tous se raidissent et donnent le meilleur d'eux-mêmes.
Aussi quel soulagement lorsque nous avons enfin aperçu la troisième équipe de renfort ou dominaient les robustes épaules de WILLIAM et qui comportait également de solides porteurs tels BERGER, FAURE, MAJOUX. Cette équipe fut également douce à nos gorges, car elle était abondamment pourvue de boissons, choses peut-être moins efficaces que les pilules blanches du docteur, mais beaucoup plus agréables.
Le reste de la descente de la brèche inférieure jusqu'à Fond-Turbat, reste qui dura de 16h à 2h30 du marin, ne mérite pas d'être conté. Nous étions en nombre et les relais se faisaient fréquemment, mais on n'entendait aucune plaisanterie malgré l'imminence du succès.
Rien ne fut plus fastidieux que ces marches, contremarches, descentes, remontées dans une nuit épaisse sillonnée d'immenses éclairs. Véritable vision d'enfer que cette caravane silencieuse, épuisée, cherchant à atteindre le refuge avant l'orage menaçant, vue sous le feu intermittent des torches éteintes, rallumées et éteintes à nouveau par un vent terrible accompagné des premières gouttes de pluie et de grêle.
Le mérite des exécutants de cette, oh ! combien, obscure corvée est vraiment immense. Combien nous l'avions souhaitée cette arrivée au Refuge, beaucoup trop petit, certes, mais nous étions tous là au chaud avec du pain, du vin, des cigarettes, de bons copains et notre vieux VOLTRAM reprenant sa lucidité.
***

Comme il était bon, n'est-ce pas "Napoléon" ce pastis dégusté à trois heures du matin, qu'il était moelleux le banc qui eut l'honneur de recevoir nos carcasses un tantinet raidies par l'insomnie et les efforts. Mais le but était atteint et nous avons pu nous endormir pour deux heures, avec le sourire attendri que donne la joie d'une grande réussite.
Louis PEYRARD
(" .. Quelques mois plus tard, Milou à qui j'avais prêté mon atelier arrosa copieusement sa remise sur pied entouré de tous ses copains sauveteurs qui l'avaient ramené à Grenoble ainsi que les médecins du CHR de Grenoble qui l'avaient soigné ")