" Beaucoup d'entre nous ont entendu parler par bribes de cette catastrophe survenue au Népal, il y a quelques semaines, causant la mort à plus de 40 personnes engagées dans un trek autour de l'Annapurna. Les montagnards / sauveteurs de la S.D.S.M. ne peuvent rester insensibles devant l'ampleur de cette tragédie. Notre compagnon, Jean-Pierre BENOIT, connaât bien cette région pour l'avoir fréquentée à plusieurs reprises. Fort de ses expériences et des informations qu'il a collationnées, il nous relate les circonstances de ce drame et en explique les raisons. Merci Jean-Pierre pour ton éclairage opportun et pertinent."
Raymond Mollaret



Un groupe de Grenoblois, dont des adhérents de la S.D.S.M., qui faisait un trek au Manaslu, massif voisin de celui de l'Annapurna, a passé dans des conditions encore difficiles le col de Larkya (Larkya La) à 5 100 mètres, toujours très enneigé et verglacé sur le versant de la descente (Dudh Khola), plus de quinze jours après la tempête.

UNE TEMPÊTE DE NEIGE HORS SAISON FAIT 43 MORTS AU NÉPAL SUR LE TREK DE L'ANNAPURNA

Une tempête de neige a surpris plusieurs centaines de trekkeurs, le 14 octobre, sur les pentes du col de Thorung La (5 416 mètres), le plus haut point de passage du circuit du "Tour de l'Annapurna", au Népal, faisant au moins 43 morts, selon les derniers chiffres fournis début novembre par le ministère népalais de l'Intérieur.

Les opérations de secours menées par l'armée à l'aide d'hélicoptères et par caravanes terrestres, ont permis de sauver 518 personnes, dont 310 étrangers. Nombre de rescapés souffrent de blessures et de graves engelures et certains devront être amputés.
Les trekkeurs décédés ont été victimes d'hypothermie, de chutes, ou ont été ensevelis par des avalanches. Outre 21 guides et porteurs népalais et des villageois, les victimes étaient originaires du Canada, de Chine, de l'Inde, d'Israël, de Pologne, du Japon et de Slovaquie. "C'est la plus grande opération de secours en montagne jamais organisée au Népal", a souligné le ministre de l'Intérieur, Surya Prasad Silwa.
C'est aussi l'une des plus grandes catastrophes jamais enregistrés dans le trekking. "Le bilan final du drame du Thorung La pourrait égaler voire dépasser celui du premier grand désastre du trekking, survenu en 1995, lorsque une tempête et une avalanche avaient coûté la vie à 60 personnes sur le circuit du Gokyo, près du Mont Everest", a ainsi estimé Prakash Adhikari, directeur de l'association de sauvetage népalaise, Himalayan Rescue Association Nepal, qui a participé aux secours.
Un officier du poste de police de Mukthina, au bas de la descente du col, a indiqué que 46 personnes avaient péri dans la traversée à une jeune allemande, Mandy Homuth, jointe par e-mail à Pokhara par l'auteur de ce texte. Project Himalaya, une agence népalaise de trekking, qui a fait une analyse du drame, reprise par la presse népalaise, estime à 50 le nombre des victimes.
La saison qui va d'octobre à décembre, après la fin de la mousson et avant les plus durs mois d'hiver, est traditionnellement la plus propice au trek, avec une météorologie stable, des journées ensoleillées et un enneigement à son plus bas au-dessous des neiges éternelles.
Le tour des Annapurna est certainement l'un des treks les plus connus au monde. Passant de la vallée de la Marsyangdi à l'est du massif, à celle du de la Kali Gandhaki Nadi à l'ouest, par le col du Thorung (La) à 5 416 mètres, il se déroule sur 241 kilomètres, de village en village, sur de bons sentiers. Depuis son ouverture au public, en 1977, des centaines de milliers de trekkeurs ont fait ce parcours, sans autre drame que les habituelles attaques de mal aigu des montagnes, parfois fatales, au passage du Thorung La.
Que s'est-il passé pour que ce qui a été un splendide moment pour les nombreux randonneurs qui ont fait ce trek toutes ces années devienne subitement un souvenir cauchemardesque pour les survivants et une terrible affliction pour les familles de ceux qui ont disparu ?

Une longue et tranquille promenade, moins une rude journée
Sur un trek de 21 jours, vingt étapes se passent à aller tranquillement pour la nuit d'une tea house (auberge) à l'autre, à la rencontre autant d'une autre culture que de magnifiques paysages. Comme les vallées montent très haut et qu'il faut aux étrangers un temps d'acclimatation à l'altitude, les dénivelés positifs quotidiens sont limités à 300 ou 400 mètres. Ce sont donc des marches relativement modérées. Au contraire le passage du Thorung La est toujours abordé avec anxiété par les randonneurs: environ 1 000 mètres de montée (au-dessus de 4.000 mètres), jusqu'à 5 416 mètres (dans la zone ou le mal des montagnes est un risque très marqué), suivi d'une longue descente de 1 700 m. C'est une rude étape pour un montagnard moyen, bien entraâné, acclimaté et bien équipé, et une terrible épreuve pour un touriste n'ayant que peu d'entrainement et aucune expérience de la montagne. Le Thorung La n'est ouvert qu'une partie de l'année, infranchissable quand il est très enneigé, meurtrier par mauvais temps. Nombreux ceux qui renoncent pendant l'étape ou doivent redescendre, victime d'une attaque aiguë de mal des montagnes.

Trekkeurs : randonneurs ou touristes ?
Pour bien comprendre les raisons du drame il faut avoir en tête que les trekkeurs de l'Annapurna forment une foule hétéroclite et pittoresque ; du simple touriste au voyageur en quête de spiritualité, en passant par le hippie, amateur de haschich. Nombre d'entre eux n'ont jamais fait de trek au préalable. Ils se lancent dans la randonnée parce que c'est une des attractions principales du Népal. Certains choisissent des tours organisés, avec porteurs, mais un grand nombre (50%, selon Ailsa Colston, responsable d'une agence népalaise de trekking à Pokhara, Lily's Nirvana Treks), particulièrement les jeunes gens, vont seuls ou en petits groupes, portant leur sac à dos. Quelque uns achètent leur équipement sur place et partent à l'aventure, après s'être procuré un permis de trek, en suivant tout simplement ceux qui les précèdent. Nombre d'entre eux sont mal équipés – on a vu sur les images prises dans la tempête quelqu'un tentant d'ouvrir un joli petit parapluie jaune– des marcheurs n'ont pas de gants ou de simples gants de laine, nombre d'entre eux n'ont qu'un anorak léger, et, selon la rumeur, quelque uns ont été retrouvés en short. Gen Sam Cowan, un ancien officier Gurkha et trekkeur expérimenté, a expliqué à la presse que le passage du col de Thorung La était plus proche de l'alpinisme que de la randonnée. Si le temps se gâte, il y a toute les chances qu'il empire rapidement, a souligné Gen Sam Cowan.

Une catastrophe naturelle
Simon Lowe, un alpiniste expérimenté, a déclaré à la presse : "Nul ne pouvait s'attendre à de telles intempéries en cette période de l'année." Même ceux qui étaient informés de l'arrivée du mauvais temps ont été surpris par sa rapidité et sa violence. Il est tombé 1,85 mètre de neige en 12 heures au Thorung La.
"Nous avons été profondément choqués lorsque l'on a su ce qui se passait. Je savais que le mauvais temps arrivait dans le sillage du cyclone, mais je n'ai pas un instant imaginé que cela puisse être aussi violent", a indiqué Ailsa Colston. "Je pense que c'était un peu comme le Tsunami de 2004".
Les météorologistes, en revanche, savaient que les effets du cyclone, baptisé Hudhud, se feraient sentir au Népal. Michael Fagin, d'Everest Weather.com, a indiqué avoir informé ses clients alpinistes de la possibilité de fortes perturbations. Le service météorologique du Népal a lancé des alertes, souligne un météorologue népalais, Ngamindra Dahal : "ce n'était pas une tempête imprévisible, pourquoi l'avertissement n'a-t-il pas été entendu ?". L'Annapurna a autrement bénéficié cette année d'un automne sec et d'un ciel bien dégagé. Les guides de trek n'ont pas l'habitude de consulter la météo, ils se fient à ce qu'ils voient, observe un randonneur aguerri du Népal.
Des tours opérateurs s'inquiètent de la dégradation des conditions climatiques dans la bonne saison. Depuis dix ans, relève M. Fagin, le météorologue américain, le Népal a été affecté par des conditions météorologiques de plus en plus instables du fait des cyclones d'octobre. Un tour opérateur, qui a décidé d'annuler les treks en octobre, Sujoy Das, opine : "la météo est de plus en plus incertaine". Tej Bahadur Gurung, directeur de l'agence de trek Himalayan Tour Company reconnait que le temps est de plus en plus instable : "il pleut, il neige et des randonneurs font le tour de l'Annapurna sans voir les sommets qui restent dans les nuages". Ceci dit, le cyclone Hudhud était d'une violence exceptionnelle, avec des vents de 170 km/h – contre 40 à 80 ordinairement enregistrés pour ces cyclones saisonniers. Certains s'interrogent sur un possible effet du réchauffement climatique. L'Inde est devenue, avec le développement des industries et l'explosion de la circulation automobile, une des régions les plus polluées du monde et un nuage de pollution stagne de façon permanente au-dessus de l'océan.

Népal, pays pauvre
A titre indicatif, rappelons que le revenu annuel moyen par habitant (PIB) au Népal est de 1 043 euros par an (3 euros par jour), contre 32 037 euros en France (88 euros). L'infrastructure est à la mesure de cet écart. Les relais téléphoniques manquent, notamment sur le chemin des treks. Les guides de treks n'ont pas de formation spécifique, à part de parler plus ou moins couramment l'anglais. Ils connaissent fort bien le parcours des treks, mais ils ont très peu de pratique de la neige et aucune de la glace et du rocher. Ce ne sont pas des alpinistes. Les porteurs sont des paysans qui trouvent ainsi à s'employer entre les semailles et les récoltes.
Connus pour leur sérieux et leur dévouement, guides et porteurs se sont efforcés d'assister leurs clients. Légèrement vêtus et mal chaussés des porteurs se sont trouvés rapidement eux-mêmes en grande détresse. Nombre d'entre eux, a expliqué un guide à un trekkeur britannique, Paul Sherridan, n'emportent pratiquement que ce qu'ils ont sur le corps pour ne pas alourdir le sac. Un règlement en vigueur dans les agences de trekking limite la charge par porteur à 15 kilos. Mais on leur fait souvent porter des charges de 20 à 25 kg et même parfois jusqu'à 30 et 50 kg. Les agences étrangères de trekking sous-traitent fréquemment le portage à des intermédiaires locaux peu scrupuleux qui réduisent le nombre prévu de porteurs – et augmentent donc la charge – pour toucher davantage. Il n'y a pas, on l'a vu, de service météorologique dédié au trekking et un service minimal pour l'alpinisme. Il n'y a pas de service public de secours en montagne. Devant l'ampleur de la catastrophe, c'est l'armée qui est intervenue. Une association à but non lucratif, Himalayan Rescue Association Nepal, gère des postes de secours pour les premiers soins. Plusieurs firmes privées font de l'évacuation par hélicoptère, à titre onéreux, naturellement.
Le gouvernement, soucieux de ne pas donner une mauvaise impression, le tourisme étant l'un des revenus principaux du Népal et l'un des plus prometteurs gisement d'emplois, a annoncé après le drame la création d'un système d'alerte météorologique, l'édification d'abris d'urgence dans les endroits les plus exposés et un strict plan d'encadrement du trekking, comportant toute une série d'obligations nouvelles pour les trekkeurs.
Il est proposé qu'outre l'acquisition de l'actuel permis de trek, les trekkeurs doivent obligatoirement souscrire une assurance pour couvrir le coût des secours, qu'ils soient contraints de prendre guide et porteurs et qu'ils disposent d'un GPS ou d'un appareil permettant de les localiser, balise qui pourrait être louée à Katmandou. Ces exigences, si elles sont confirmées, pourraient entrer en vigueur lors de la prochaine saison, en avril 2015.

Jean-Pierre Benoit