Par Jean Pierre BENOIT

Grand alpiniste, pasteur protestant et citoyen militant, Paul Keller, décédé le 21 janvier à Grenoble, à l'âge de 88 ans, était une figure bien connue des milieux associatifs. C'est un homme, qui tout en se forgeant un destin exceptionnel, a sans relâche tendu la main aux autres et en particulier aux démunis et aux réfugiés.
Dans les rassemblements, les actions, les manifestations auxquelles il participait, on ne pouvait manquer de noter la présence de ce géant plein de bonhommie (1,90 m) qui dominait la foule. C'est qu'il n'a jamais cessé de se battre ; pour sauver des Juifs pendant le nazisme, pour la liberté de la presse, pour une société plus juste. Déterminé, humble, c'était d'abord un homme qui savait écouter les autres et leur parler.
Tout a été dit et publié sur lui, mais revenons ici brièvement sur deux points qui sont au cÅ“ur des préoccupations des membres de la Société dauphinoise de secours en montagne ; la montagne et la main tendue à ceux que la vie malmène.
Il est né en 1926, à Lambaréné, au Gabon, ou son père, pasteur et missionnaire travaillait aux côtés du docteur Albert Schweitzer. Elevé en France par ses grands-parents, il découvre la montagne en séjournant dans leur chalet à Contamines-Montjoie en Haute Savoie. Il fait ses premières ascensions avec l'un de ses oncles, Pierre Keller, et un habitant du village, Samivel, dessinateur et illustrateur, lui-même alpiniste chevronné. A l'issue de ses études (lettres, philosophie, théologie) il choisit de devenir pasteur de l'Eglise réformée de France. Il exerce son ministère dans le briançonnais puis à Grenoble, Il était également professeur de théologie à l'université de Montpellier.
Il pratique parallèlement l'alpinisme de haut-niveau, ce qui le conduit à devenir guide de haute-montagne, en 1954. Il réalise plusieurs premières ascensions de grande difficulté dans le Massif des Ecrins (arête sud de la pointe Brevoort à la Grande Ruine, face nord de l'Ailefroide orientale, face sud du Petit Pelvoux). Ce qui lui vaut d'être sélectionné pour participer à des Expéditions françaises en Himalaya, aux côtés de Guido Magnone, Lionel Terray, Robert Paragot et René Demaison – premières ascensions de la Tour Muztagh (7284 m), au Pakistan, et du Jannu (7773 m), au Népal.
Il devient par ailleurs président du Syndicat des Guides de l'Oisans, puis président du Syndicat national de guides de montagne.

Etant de ceux qui pensent qu'il ne convient pas de céder tout le terrain à la représentation politique, mais que le citoyen doit exercer un droit de regard sur tout ce qui se passe et se fait, il s'engage profondément dans le monde associatif (Un toit pour tous, Grenoble objectif citoyenneté . Grenoble Objectif 95, la Cimade). Il a publié un livre, La montagne oubliée, aux éditions Guerin.
"Je crois que le fait d'être engagé dans deux directions très différentes m'a permis de faire bénéficier chacun des registres de ce que j'apprenais de l'autre.", disait-il en 1999 dans une interview publiée dans "En Avant", l'hebdomadaire de l'Armée du Salut française.
"La montagne donne le sens de l'effort têtu et la perception des difficultés et des risques pour les mesurer, et les affronter. La pratique de l'alpinisme fait prendre conscience que les choses résistent, et qu'il faut se fixer un but. Sachant que le but ne sera pas toujours atteint, et que s'il est atteint, il y en aura toujours un autre plus loin ou ailleurs."
Mais il déplorait aussi les tendances actuelles de la pratique de la montagne, aussi écrivait-il en 2006, dans une lettre au Club Alpin Français (C.A.F.) : "La montagne, celle que nous aimons, n'est pas un produit de consommation. () en. spécialiser les pratiques, et pour tout dire, la décomposer () incite moins à faire de la montagne qu'à pratiquer des activités sportives en montagne".
Dans un carton invitant à une cérémonie de culte et de témoignages au Centre Å“cuménique Saint Marc, à Grenoble le 26, janvier, suivant son décès, son épouse et sa famille, fidèles à ses engagements, notaient que "des dons au profit de la Cimade et de l'Associations des familles des guides de haute montagne seront préférés aux fleurs".
La S.D.S.M. voulait lui faire parapher son "livre d'Or SDSM" en tant que "sauveteur des âmes" mais des circonstances ont fait reporter ce projet. Une chose est certaine, il n'aurait pas manqué de saluer les efforts de la S.D.S.M. pour faire partager la montagne à des enfants handicapés.