L'un des murs granitiques les plus célèbres et les plus lisses du monde, le Dawn Wall, dans la paroi d'El Capitan, aux Etats-Unis, vient d'être gravi pour la première fois en escalade libre, en 19 jours, par deux grimpeurs, au cours d'une expédition de taille himalayenne, plébiscitée en "live" par les médias du monde entier et les réseaux sociaux ; internet, blogs et twitter en tête.
Tommy Caldwell (36 ans) et Kevin Jogerson (30 ans), partis le 27 décembre, sont parvenus au sommet le 14 janvier à 15h25, profitant d'une longue période de grand beau temps, inhabituelle en cette saison. Culminant à 2.308 mètres, El Capitan se trouve dans le Parc national Yosémite, en Californie.
"Ce qui distingue le Dawn Wall, c'est qu'il est presque impossible à escalader", a expliqué aux média, Alex Honnold, un grimpeur de très haut niveau, mondialement connu. "C'est de très loin la voie la plus difficile des Big Walls", a renchéri de son côté Josh Lowell (Big Up Productions), spécialisé dans les films documentaires d'escalade.
Le Président américain, Barak Obama a envoyé aux deux grimpeurs un message sur Instagram, dès qu'ils ont atteint le sommet: "Congratulations, vous nous rappelez que tout est possible".
Une note discordante cependant : "Ou est l'aventure ?", se désole sur son blog le grimpeur, écrivain et philosophe Chris Kalman, un ancien ranger et ouvreur de voies, qui est considéré comme un des penseurs de la discipline. La querelle entre les adeptes de la montagne à mains nues et les tenants de l'usage de moyen artificiels, tels que pitons, pitons à expansion, étriers, oxygène, est aussi ancienne que la pratique de l'alpinisme. Les premiers puristes refusaient les pitons et les descentes en rappel, expliquant que ce qui peut se gravir doit pouvoir se descendre.
Sept ans d'efforts
Le Dawn Wall, se situe sur un pilier, dit le Nose, dans la partie médiane de la puissante muraille du Capitan. D'une hauteur de 914 mètres, le Nose compte plusieurs voies d'escalade artificielle. Les 31 longueurs (pitches) de la voie précédemment ouverte en libre dans ce pilier sont cotées entre le 7 et le 9a (dans le système français). Les trois longueurs clés du Dawn Wall (non encore cotées), 14, 15, 16, sont estimées au-dessus du 9e degré. La 15ème longueur, une traversée à l'horizontale, est une des plus difficiles. Jorgensen a dû faire dix tentatives pour finalement la franchir au bout de sept jours d'acharnement.
Tommy Caldwell, le plus âgé des deux grimpeurs, n'en était pas à son coup d'essai, ayant déjà gravi 11 de la douzaine des voies grimpées en libre dans la face. Il a préparé pendant sept ans son ascension du Dawn Wall, descendant dans la face en rappel pour repérer les passages possibles dans cette paroi verticale de rocher compact ou les seules prises sont de rares fissures, des réglettes minuscules, de légères protubérances et de minces écailles. Une fois le passage exploré, il l'équipait (toujours en partant du haut) et tentait de le gravir. Il est tombé des centaines de fois – retenu par sa corde – en s'efforçant de se hisser le long de la paroi ou dans des traversés laborieuses, exercice qui tient, selon un commentateur, autant "de la gymnastique olympique que des entrechats de ballerines".
Il a été rejoint au bout de deux ans par Jorgeson. Après avoir tracé et équipé la voie de haut en bas, ils ont encore passé plusieurs mois en hiver, pendant des années, à essayer de grimper l'une après l'autre les longueurs ainsi équipées, multipliant les tentatives, étudiant, mémorisant chacun de leurs mouvements de mains, de pieds, les postures corporelles, pour tel ou tel passage, en quête d'un appui, d'une prise pour se hisser. Au moins deux passages requièrent des sauts en hauteur dans le vide pour se réceptionner sur des appuis précaires. Le but de cette longue approche était d'avoir une connaissance et une pratique suffisante pour enchaâner les trente et une longueurs en un seul assaut.
Une escalade soutenue de cette nature, à la limite du possible, pendant un temps aussi long est une épreuve en soi. Les tractions puissantes du bout des doigts sur des prises rugueuses ou tranchantes, blessent sévèrement les mains. Les chutes fréquentes, même maâtrisées, secouent passablement le corps. Une première tentative avait été déjouée par le mauvais temps en 2010. Jorgerson s'est cassé la cheville lors d'un nouvel essai en 2011. Caldwell avait alors continué seul, mais bloqué pendant une semaine sur la quatorzième longueur qu'il ne parvenait pas à franchir, il a fini par abandonner.
Les grandes tentatives sur les parois d'El Capitan, se déroulent en hiver. C'est la période ou les conditions atmosphériques sont les plus stables. La paroi (orientée sud-est) reçoit la lumière du soleil dès son lever. La chaleur monte sur le rocher jusqu'à cinquante degrés dans la journée, s'abaisse vers le soir avant de s'effondrer dans la nuit au-dessous de zéros degré. Il faut encore compter avec les chutes de stalactites, qui pendent sur la paroi, et les brutales sautes de vent qui secouent les tentes. L'ascension se fait à la fraâcheur du soir et de la nuit (se terminant parfois à la lampe frontale ou à la puissante lumière du projecteur utilisé par le cameraman).
De la couverture médiatique au coup médiatique
El Capitan, n'est pas l'Everest. C'est un sommet modeste qui peut s'atteindre par un sentier sur le flanc opposé à sa paroi verticale. Il n'en déploie pas moins une des plus belles faces granitiques du monde. Sa particularité, d'un intérêt notable pour des grimpeurs qui vivent du mécénat (sponsoring), et donc de leur célébrité, est que la paroi est tout entière visible depuis la route et que leurs exploits peuvent être ainsi suivis en direct, au prix de quelques pas dans une prairie. Chose impossible en haute-montagne.
L'organisation de cette ascension d'El Capitan a eu par son ampleur et sa complexité, quelque ressemblance avec les premières grandes expéditions nationales himalayennes. Pendant une vingtaine de jours, les abords du Capitan ont été la scène d'une furieuse activité. L'équipe de soutien avait installé son camp au pied de la paroi. Les parents, les amis des deux grimpeurs, d'autres grimpeurs intéressés par la tentative ont afflué, suivi par les touristes, les badauds et bientôt par la presse spécialisée. Ameutés par la vaste publicité faite à l'expédition, des journalistes de la presse généraliste sont arrivés à leur tour, dont des envoyés de l'International New York Times (1), des télévisions, des radios. Dans les derniers jours, une foule a suivi à la jumelle ou au téléobjectif la progression des deux grimpeurs.
Depuis leurs portaledges – sorte de combiné de hamac et de lit de camp, surmonté d'une toile de tente et suspendus à des pitons - les deux hommes se sont prêtés de bonne grâce à ce spectacle médiatique. Les allées et venues des membres de l'équipe de soutien, le long des cordes fixes laissées derrière eux par les grimpeurs , montant des vivres et de l'eau ou du matériel, la rotation des cameramen attachés aux deux grimpeurs et filmant leur ascension, leur propre ascension enfin, nourrissaient quotidiennement l'intérêt. Pendant leur repos, les deux hommes mettaient à jour leur page sur Face Book, surfaient sur internet ou répondaient au téléphone ou par email aux questions des reporters. La toile, comme on dit, s'est elle-même, pour la première fois sur ce type de sport, mise en mouvement à travers les réseaux sociaux, ou la moindre nouvelle est répétée à l'infini sur toute la surface du globe et finit par créer le ‘Buzz' comme disent les adeptes, c'est-à-dire la nouvelle du moment.
Des dizaines d'articles ont été publiés, expliquant au lecteur néophyte les moyens déployés ; comme la question de savoir d'ou venait l'électricité pour les caméras, les projecteurs, les Smartphones ou autres Tablettes utilisées par les grimpeurs (de panneaux solaires mobiles) ou comment les grimpeurs allaient aux toilettes (dans des sacs pleins de désodorisant).
Escalade et gymnastique
Le Capitan a été gravi pour la première fois par sa face rocheuse et verticale en 1958. Il compte une centaine de voies diverses, la plupart en escalade artificielle, parcourues avec des pédales ou étriers, et une douzaine en escalade libre. Aucune de ces voies en libre ne compte des difficultés aussi élevées que la voie qui vient d'être ouverte dans le Dawn Wall.
Le Dawn Wall du Capitan a été gravi pour la première fois en novembre 1970 par Warren Harding et Dean Cadwell (pas de lien avec l'actuel Cadwell) en escalade artificielle en 28 jours, au terme d'une préparation de dix-sept mois. Les deux hommes ont planté des centaines de pitons à expansion et se sont hissés sur des étriers, d'un piton à l'autre. "Avec assez de pitons et de patience, on peut gravir n'importe quel rocher", avaient protesté des grimpeurs de l'époque. Un autre grimpeur, Royal Robbins, outré de cet amas de ferraille avait passé des semaines dans la face à démonter une grande partie de l'équipement après la tentative réussie.

(1) Ce récit doit beaucoup à leurs articles.