Le 14 mars 1947, le crash du Dakota au Moucherolle
CHÂTEAU-BERNARD. Vercors

Par Raymond MOLLARET
Ex- Commandant de la CRS des Alpes
Président de la S.D.S.M.


Le Pavé [1948] les Mines de l’Herpie (1950), l’Obiou (1950), le « Malabar Princess » au Mt Blanc (1950)… des interventions qui font désormais partie des annales du Secours en Montagne. Il est moins souvent fait allusion au crash du Dakota contre les parois du Moucherolle, sur la Commune de CHÂTEAU-BERNARD.
Pourtant par son antériorité (1947), le nombre de victimes (23), le volume et la diversité des sauveteurs engagés (plus d’une centaine), les circonstances (crash et avalanche) , elle n’a rien à envier à ces opérations légendaires. Mieux ! Elle présente la singularité d’être la première intervention des CRS en Montagne marquant ainsi à jamais le point de départ d’une longue série réalisée par ce Corps de la Police Nationale !
Le vendredi 14 mars 1947, les 18 passagers, les 5 membres de l’équipage prennent place à bord de l’avion d’Air France qui fait le service régulier NICE-LYON-PARIS. A 13H20 le Dakota DC 53 immatriculé FBAXO décolle comme d’habitude de la piste Californie. Au lieu de prendre tout droit, compte tenu du mauvais temps sur le Vercors, l’itinéraire emprunté longe un moment la côte avant de remonter la vallée du Rhône. A MONTÉLIMAR, vers 15 H 00, l’avion est pris dans le mauvais temps, perd sa route et pique sur Lus-la –Croix Haute. Un témoin raconte : « J’entendais l’avion…. Il volait bas… Quel temps, on n’aurait pas mis un chien à la rue … une explosion épouvantable... s’en suit un grand bruit de ferraille et l’avalanche se déclenche…». Deux heures après son départ de NICE, l’avion vient de percuter en pleine vitesse la grande paroi entre les Pics des 2 Sœurs (2 167 m) et la Grande Moucherolle (2 284 m)

Sous le choc, les moteurs explosent et les débris retombent à plus de 300 m plus bas, jusqu’à la pente neigeuse qui s’étale depuis le pied de la falaise jusqu’à la forêt. L’explosion déclenche une avalanche qui emmène dans un flot de plusieurs mètres les débris de l’appareil et les dépouilles des passagers.
Presque aussitôt, une caravane de montagnards locaux chausse les skis, passe par « Clan Lot », traverse le « ravin Chorier », progresse sous la neige et dans le brouillard vers les lieux supposés du crash. Tout d’un coup, le brouillard se lève et à la tombée de le nuit, les sauveteurs semblent distinguer de l’autre côté du ravin de « la Sarrasine » une épave qui peut être celle de l’avion naufragé mais les conditions d’alors (ravin, obscurité,…) font qu’ils renoncent. Le lendemain, dès l’aube, la même caravane part pour rejoindre les lieux de l’accident. Le spectacle est dramatique, aucun survivant !
A « la Chapelle », ce samedi matin, les secours affluant de partout s’organisent : montagnards locaux, brigades de gendarmerie, Club sportif montagnard, le 1er R.I.C. ( Régiment d’Infanterie Coloniale), une équipe du 4 ème Régiment du Génie, la S.D.S.M. à bord du car Ricou, … et le premier corps, celui de SCHIMLEVICH, maître fourreur à NICE est découvert ver 15H00 ; 9 autres victimes sont découvertes et dégagées le dimanche par une météo un peu plus clémente et vers 16H00 , l’opération de recherche est alors suspendue compte tenu des dangers d’avalanche. Les derniers corps sont découverts plus tard, SEDARD Henri ultime victime le 29 avril 1947.

René PETELAZ, membre de la S.D.S.M., un des tous derniers survivants des sauveteurs témoigne : « Le samedi vers 18H00, par équipe de 4, nous partons de CHÂTEAU-BERNARD pour rejoindre les lieux de l’accident vers 20H00 ayant cheminé dans l’obscurité à la lueur de torches.. Nous trouvons 8 corps rassemblés à l’entrée de la forêt par une équipe locale. Nous installons une jeune femme dans un sac linceul blanc et l’arrimons sur notre civière. Les autres équipes font de même avec d’autres cadavres. Je vous laisse imaginer ce que fut cette procession mortuaire de nuit, en foret, à la lueur des torches, jusqu’au village atteint vers 22H00 … On nous a servi un léger souper à la suite duquel, nous sommes allés dormir dans le foin d’une grange. ».
Plus loin, René poursuit : « Au village, le dimanche vers 16H00, un incident désagréable nous attend. La plupart des sauveteurs ont trouvé au cours des sondages divers objets, colliers, bracelets, … et les ont mis dans leur poches ou sacs avant de les rendre…. les gendarmes ne l’entendent pas ainsi et s’en suit des interrogatoires sans fin … ».
Suite à cette catastrophe, parmi les nombreuses personnalités s’étant déplacées dans ce village, à noter la présence de Maurice BELLONTE (vainqueur en 1929 avec COSTES de la Première Transatlantique PARIS- NEW-YORK) comme spécialiste aéronautique à disposition des enquêteurs.
En 1947, nous sommes alors peu après guerre et, comme tout à un coût, les gros débris de la catastrophe sont progressivement descendus par les récupérateurs de métaux notamment l’aluminium. Un câble est même installé pour faciliter leur descente. Pendant de longues années, l’épave est dépecée pièce par pièce. Longtemps un moteur reste en lisière de forêt avant de se volatiliser.
Depuis, quelques bonnes volontés se sont manifester pour ratisser encore plus finement les lieux, ramener quelques objets ou bouts de ferrailles restant. Une aile presque intacte est retrouvée. Ces rares débris sont conservés à CHÂTEAU-BERNARD*. Le 26 juin 2016, à l’occasion de la Fête de la Montagne, ils ont fait l’objet d’une exposition avec copie des articles de presse de l’époque**.
Enfin, toutes les dépouilles ont finalement été « récupérées » par les familles à l’exception d’un couple d’Hollandais, M et Mme SALMONSON, qui sont inhumés dans ce petit cimetière montagnard de CHÂTEAU-BERNARD. Sans doute ignoraient-ils jusqu’au nom de ce charmant village du balcon-est du Vercors. Leur destinée fait qu’ils reposent en terre chapeloune maintenant pour l’éternité.

Ce mauvais climat de suspicion, de rumeurs planant sur cette opération engendre la venue des CRS plus en tant que « policier- mainteneurs d’ordre » que « sauveteurs », venue probablement suggérée par Félix GERMAIN. En effet, ce dernier voit avec intérêt depuis plusieurs années se manifester chez certains de ces fonctionnaires de police des velléités sportives montagnardes qui l’interpellent. Il voit en ces jeunes fronts un renfort précieux. Au point que moins d’une année plus tard, les 30 et 31 janvier 48 la CRS 147 renforcent les équipes des bénévoles pour un autre avion tombé en montagne au Cheval Blanc, le 9 février 50 aux Mines de l’Herpie,... le 13 novembre 50 à l’Obiou.. Mais c’est déjà la 17ème intervention de secours des CRS !
Les échanges se font alors plus souvent entre les CRS et la S.D.S.M.… la Montagne se démocratise.. les secours sont de plus en plus fréquents, de plus en plus hauts, de plus en plus difficiles. Suite au drame de VINCENDON et HENRY dans l’hiver 56/57, Félix GERMAIN, joue alors un rôle déterminant dans le passage de relais du Secours en Montagne amateur et bénévole aux puissants moyens de l’Etat (CRS, P.G.H.M.… puis hélico, SAMU) en 1958, professionnalisant ainsi le Secours en Montagne.
Depuis le temps, dans le contexte pourtant concurrentiel du Secours en Montagne, personne n’a jamais cherché à revenir sur cette orientation particulièrement visionnaire initiée par Félix GERMAIN.

Les 23 victimes :
- Equipage (5): Commandant POULON, premier pilote, LUCCHIESI, deuxième pilote, WAUTHIER, mécanicien, BOURGUE, radio, BOUTHMIEN, stewart
- Passagers [18] : M KNABEL, 24 av Messine à PARIS, M et Mme SEDARD, 14 av de l’Intendance à BORDEAUX, M SCHMILEVITCH, fourreur à PARIS, M Ch RANDOUIN 75 rue Chevreuil, M ANFOSSI de NEW-YORK, M COLONNA, de BASTIA . M et Mme SMEDBERG de STOCKHOLM M SENECHAL de MONTREUIL/ Bois, Mme FARBER, M Serge Daniel de La BOCCA, M MILLER, américain, M et Mme SALMONSON (Hollande), Mme J NEDELLET rue Lepic à PARIS, M Edwin MANTZ, sergent/ Chef américain, Mme LUCCHIESI (épouse du pilote)

Liste des sauveteurs (SDSM et autres…) : Félix GERMAIN, Jules CHARAMATHIEU, Marius SODEN, Marius DURAND, Henri MAJOUX, René PETELAZ, Gilbert PONCET, Robert CASSOUX, Henri MAGIN, Max BURLET, Jean DUPUY, Georges et Jean BELLOX, Bernard LUMINAIX, Georges MARTIN, René DELMAS, Lucien PETERLONGO, André PETRIER, Robert PONTONNIER, Roger CHAVANT, Martial RAVANAT, Guy LORAIN, Maurice BOUVIER, Abel BARNAUD***, Roger CHAUSSADE, Robert PORTE, Olivier TISSOT, Jean VALLIER, William HEKESHOVEN, Robert JAUSSAUD, Charles PETITDIDIER, Henri BETTOU, Jean PORRAZ, Georges BIGA, Jean LABOURDE, Armand GENEVOIS, Jean ROUDET, Jean CATELAIN, René BLACHE, Georges DELAVY, René DREUX, Mme DREUX, Gaston MOLLARET, Claude FORGET


Les 18 CRS de la 47 de GRENOBLE : Sous les Ordres du Commandant Jules LANDRY, le B/C CHASTEL, les Bgs Irénée CORJON et CHAPPAZ, les Gds VIRIEUX, PETIT, Georges NICOLET, André DUVERNAY, GARNIER, ITIER, KIEFFER, COCHET, BENOIT, André GRESSET, DELFELD, REY, GUICHARD, SOUCHE.

Renvois :
*Suite à l’accident du 13 novembre 1950 du DC4 de la « Canadian Air Line » heurtant l’Obiou causant la mort de 58 personnes, un mémorial est inauguré le 13 novembre 2010 à l’occasion du 60ème anniversaire de cette catastrophe. En outre, ce mémorial représente Marie, la belle Dame de La Salette en pleurs, le petit berger Maximin et son chien, Mélanie, la petite bergère effrayée et émue.. Ces personnages sont constitués des pièces de métal récupérées sur le terrain suite à ce crash par des élèves de Bac Pro qui ont imaginé et créé l’œuvre exposée dans le cimetière entre Corps et La Salette…
Une autre façon de rendre hommage aux victimes d’accident d’avion est la pose d’une plaque au plus proche de l’impact comme par exemple le 19 juin 1996 en dessus du RIVIER d’ALLEMONT pour l’accident du « York Mallory » le 14 novembre 1944.. 10 morts.. ….
** A la « Une » de ces quotidiens, on note par ailleurs que Vincent AURIOL est alors Président de la République …tandis que James COUTTET remporte le Kandahar…
***Abel BARNAUD , dit « Baby », inventeur de la Perche BARNAUD, un des membres de pointe de la S.D.S.M., glisse sur la neige et se fracture le coude au cours de cette opération. « C’est la seule blessure de ma longue carrière de sauveteur » se plaît-il à relever. Baby sera descendu par Georges MARTIN chez son père, médecin à la Clinique des Alpes.

Sources :
- Témoignages René PETELAZ et autres
- Articles de presse de l’époque : Dauphiné Libéré, Les Allobroges, Le Réveil du 15 & 16 mars 1947 , Le Réveil du 17 mars 1947
- Revue d’histoire des Amis de la Gresse et des environs – Dec 2011- art spécifique Yvette VALLIER
- Documentation personnelle
Voir l'article D.L. du 26 juin 2016