Que s'est-il passé le 28 avril 2011 sur l'arête terminale du Grünhorn, dans le Valais, en Suisse ? On ne sait pas ! Ce que l'on sait, c'est qu'à 3 800 mètres d'altitude, une cordée, composée du guide suisse Erhard Loretan et de sa cliente, une berlinoise de 38 ans, a fait une chute de 200 mètres dans la face nord-ouest. Loretan est décédé, sa cliente a été secourue dans un état extrêmement grave.

Il y avait du brouillard. Mais qu'est-ce que le Grünhorn pour Erhard Loretan, considéré comme l'un des alpinistes les plus doués de son époque et qui a gravi les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres de la planète, sans oxygène et le plus souvent par des voies nouvelles ? Réponse : la montagne ; un lieu ou les risques les plus graves sont toujours présents, même pour les alpinistes chevronnés. Et peut-être plus encore pour eux, qui se lancent plus facilement à l'assaut des difficultés.
On lui demanda un jour s'il lui arrivait d'avoir peur en montagne ? "Oui, tout le temps", répondit Loretan, et d'ajouter : "Quand je ne serai plus angoissé en montagne, j'arrêterai", précisant encore quelque temps plus tard, "sinon je meurs". Dans un joli portrait publié par Charlie Buffet dans Libération, le journaliste rappelle que Loretan fuyait la célébrité. Aimable, mais taiseux, il ne paraissait pas attacher grande importance à ses exploits, lâchant plus volontiers quelques phrases sur "La magie de la très haute altitude () L'intensité des sensations dans la zone de la mort. L'engagement total, comme une drogue", et tout simplement, sur l'indicible bonheur d'être en montagne.
L'homme d'affaires suisse, qui a financé la plupart des expéditions de Loretan, Rudolf Zingg, 73 ans, a dit de lui : C'est une anti star. Il est d'une intégrité et d'une modestie incroyables". Pourtant, il signe une extraordinaire première hivernale au Dhaulagiri (1985) et lorsqu'il fait l'ascension de l'Everest en 43 heures, aller-retour, par la face nord, le légendaire Reinhold Messner, lui-même, peu complaisant de nature, lâche : "Cet Everest-là, ça vaut dix 8 000... Loretan est un génie..."
Comme tous les alpinistes voués aux exploits, il a côtoyé la mort, celle d'amis notamment. En décembre 2011 s'ouvre une autre blessure ; incurable celle-là. Exaspéré par les pleurs de son jeune fils de sept mois, il s'en saisit et le secoue pour le faire taire. L'enfant meurt ! Condamné pour homicide par négligence à quatre mois de prison avec sursis par le Tribunal pénal de Gruyère, il avait déclaré avant le jugement, "La peine que vous m'infligerez n'est pas vraiment importante par rapport à ce que je vais subir jusqu'à la fin de mes jours". Erhard Loretan avait consenti à ce que son nom soit publié dans la presse, afin d'attirer l'attention sur le syndrome du bébé secoué.
Tel était l'homme. C'était aussi une main tendue. Il a fait une ascension de l'Eiger avec deux ex-toxicos et il emmenait, plusieurs fois l'an, en montagne, des enfants handicapés mentaux. Chose dont il ne parlait jamais.