Par Marc LAFOND
La révolution du treuil électrique
Le treuil électrique avec ses 40 m de câble utilisables, nous permet d'intervenir rapidement, sans préparation particulière et surtout sans pannes à répétition (parfois un fusible de protection du circuit électrique, vite remplacé, enraye la belle mécanique), le plus souvent, sans relais de cordage et, si c'est un progrès énorme, il a aussi ses limites (charge limitée, fragilité du câble qui demande une grande vigilance et surtout comme il est long, risque de balan).
C'est au cours d'un treuillage à la Dibonna, magnifique aiguille du massif de l'Oisans, en compagnie de Georges Claudel, guide du P.G.H.M. dit " Jojo " ou " le Père Fouras " par ses hommes, un solide montagnard buriné par le soleil et le temps, que nous prenons la mesure de ce fameux balan.
Ce jour là, un vent de travers assez fort nous empêche d'intervenir au plus prés, " Jojo " décide alors de se faire treuiller sur la vire Boële. Les 40 m sont déroulés mais l'instabilité complique la manÅ“uvre et le balan s'amplifie sans que l'on puisse y remédier.
" Jojo " est secoué comme un fétu de paille, passant tantôt d'un coté des skis (hors de ma vue) tantôt de l'autre et ne doit son salut qu'à sa seule force physique car, à plusieurs reprises, il arrive dos à la paroi et au prix d'efforts violents, parvient à se retourner afin d'amortir l'impact avec les pieds. Il aborde enfin la vire et ne prenant même pas le temps de s'assurer, il enlève la sangle. Aujourd'hui j'ai encore des frissons dans le dos en y repensant. " Jojo " était souvent l'homme de l'anecdote.

Un jour, le gardien du refuge de Font Turba nous demande de faire une reconnaissance car il observe, depuis un bon moment, un randonneur " à vélo " qui se trouve immobilisé sur le glacier de l'Olan. Lors du treuillage qui suivit, je voyais remonter vers l'hélico notre alpiniste randonneur cyclotouriste, hilare, content de lui, de son aventure, qu'il allait pouvoir raconter aux copains ainsi que son aubaine d'avoir pu bénéficier d'un baptême de l'air à bon compte. Il avait du lire un récit de colporteur d'antan, franchissant les cols d'une vallée à l'autre afin d'écouler sa marchandise et il fut donc tenté par l'exploit, mais en vain. Ce jour là, notre homme eut simplement droit de la part de " Jojo " à une phrase qui sonne souvent en pareille circonstance " Il sort de St Egrève cet oiseau là " (Asile régionale).

Notre maâtrise du treuillage nous permettait toutes les audaces, stimulées ou freinées par l'équipage. Il faut noter également quelques incidents ou accidents comme : pointes d'arbres, câbles coupés ou crash qui vinrent nous montrer rapidement les limites des machines et refreiner les ardeurs de la compétition entre sauveteurs. Il y avait tout de même de bons moments au treuil, notamment lorsque nous arrachions aux éléments contraires une vie (notre vocation première) que nous allions rendre à sa famille mais aussi lors de la descente du Père Noel chez nos amis CRS, Gendarmes, Pompiers, les yeux brillants des enfants valant bien tous les risques.
Puis, à force de râler auprès des constructeurs Avionneurs et équipementiers, la Sécurité Civile a été entendue. Un hélicoptère adapté au secours et transport sanitaire moderne, bi turbines, équipé de toute la technologie actuelle, est né autour d'un treuil, (formule imagée, cela va de soit) ; ce fut le BK 117 (actuel EC 145 modifié) capacité d'embarquement par l'arrière, grâce à l'ouverture de 2 demi coquilles façon Nord Atlas, en toute sécurité par la garde au sol suffisante du rotor principal et anti couple, espace à bord, rangement suffisant pour les équipes médicales, puissance et vitesse de croisière améliorée. Plus encore, il est doté d'un treuil révolutionnaire, attendu depuis si longtemps, sur potence orientable, d'un câble de 90 mètres pouvant embarquer 2 sauveteurs plus un blessé en un seul treuillage avec une vitesse d'enroulement du câble époustouflante, évitant ainsi les expositions aux chutes de pierres lors du treuillage en paroi verticale.


J'ai été mandaté, au cours de l'été 1994, comme responsable technique par Monsieur Coulbois, à l'époque patron du Groupement Hélicoptères de ma direction Parisienne, pour faire les premiers essais avec cette nouvelle machine afin d'expérimenter, améliorer voire modifier ces nouveaux équipements. Les tests furent pratiqués en base mer et montagne, pour cette dernière Chamonix était évidemment la mieux adaptée. Les moments euphoriques passés, nous découvrons les premiers problèmes ; 90 m à la verticale c'est super long, on ne voyait pas arriver le crochet au sol, le sauveteur levait les pieds tellement il arrivait vite sur zone. Je me rappelle ainsi un secouriste CRS qui, lors d'essais dans le secteur de Courchevel, était arrivé brutalement sur les fesses. Pour remédier à cela, on a imaginé ajouter au crochet une rallonge de 2 m couleur Salamandre (bariolée noir et jaune) qui se lovait au sol et nous incitait à freiner la descente. Il existait bien un compteur de longueur déroulée mais lorsque vous êtes debout sur le patin en équilibre à surveiller la manÅ“uvre il n'était pas question en plus de surveiller le compteur. La tète dans le vent gênait aussi la communication de l'équipage et le balan de la charge au treuil était très fort, il fallut se réadapter à la position extérieure, modifier les points d'attaches de sécurité, réinventer signes, gestes et dialogues (aujourd'hui standardisés)

Les problèmes techniques étaient contraignants ainsi, toutes les 25 utilisations de services, il fallait, contrôler, graisser le câble, ceci étant dû à sa nouvelle texture de tressage. La machine elle-même ne donnait pas entière satisfaction malgré sa puissance incontestable, elle manquait de défense au pied en altitude et surtout la comparaison avec l'Alouette se faisait sentir malgré l'enthousiasme procuré par ces nouveaux outils en un mot il a fallu " Réinventer la roue ". A l'issue un débriefing eu lieu à Marignane Eurocopter pour mettre à plat tous les soucis. A l'heure actuelle les treuils sont équipés de ralentisseurs, les sauveteurs de moyens de communication plus performants, les équipages de L.V.O. (lunette à vision nocturne), les techniques d'interventions tous temps aménagées, l'appareil optimisé sur ses points faibles, tout semble donc désormais aller pour le mieux !

Les premiers EC 145 (BK 117 C2) sont arrivés en 2002, les dernières Alouettes III, nous ont quittés en 2009, la toute dernière pour rentrer au musée de l'air à Paris. Une certaine nostalgie m'étreint lorsque je pense à ce que nous, les pionniers, avons connu ; découvertes, innovations, libertés presque totales, allant au contact pour susciter la mission, tout en restant dans les clous officiellement, sous la seule tutelle du Préfet départemental qui avait par ailleurs d'autres chats à fouetter. De nos jours tout est planifié, informatisé, standardisé, par notre direction centrale Parisienne dont les membres décident même du choix du chef de Base et du responsable Mécanicien. On peut alors s'interroger sur ce choix qui devrait rester une prérogative locale du personnel en place afin de garantir l'option relationnelle (très important pour l'harmonie et le bon fonctionnement des Bases). Le sujet est semble t'il assez sensible puisque les équipages n'ont plus qu'une envie c'est de partir en repos récupérateurs avant la retraite officielle, alors que nous nous accrochions bec et ongles pour effectuer une ou deux années supplémentaires, voire même obtenir un emploi de contractuel, cédant volontiers ces fameux jours récupérateurs accumulés, mérités et pourtant si décriés, tout au long de nos merveilleuses carrières.

Autres temps autres mÅ“urs, en tous cas la relève est là qui fait de son mieux dans le système.
Tous les sauveteurs du Secours en montagne quelque soit leur " Chapelle " sont des gens passionnés, altruistes qui n'hésitent pas au sacrifice suprême car même si le risque est mesuré et calculé, la démonstration en a été faite maintes fois au travers du lourd tribu payé par les uns et les autres.


En m'excusant auprès de ceux dont j'aurai oublié le nom, je ne peux m'empêcher de citer quelques anciens avec qui j'ai partagé tant de moments forts : Laboret (86 ans) notre doyen, Loigerot, Gren, Carry, Gineux, Baillus, Armanet, Penin, Claudel, Parchet, Bachimont, Brunel, Payo, les médecins du S.AM.U. et les équipes médicales du Docteur Menthonnex etc. ! Enfin, je dédie cet Historique à tous les acteurs du secours en Montagne et tout particulièrement à mes compagnons trop vite disparu.