Par Raymond MOLLARET
En Montagne, nous savons qu'il y a souvent des voies de difficulté comparable, très proches les unes des autres. Parfois même, elles se rejoignent sur quelques mètres, empruntent les mêmes passages, les mêmes relais, les mêmes "clous", avant de se séparer à nouveau. Les itinéraires de ces voies se croisent, se recroisent encore. En grimpant, il nous arrive d'hésiter : " tu crois qu'on est dans la bonne voie ?!" Puis, tant bien que mal, longueur après longueur, c'est la sortie réconfortante, l'arrivée au sommet avant la voie normale de descente qui, elle, rassemble tout le monde et que tout le monde emprunte.
En parcourant la vie de nos deux compagnons aux prénoms de rois, Charles et Henry, nous mesurons combien leurs itinéraires ont été proches : la ruralité d'origine, les conflits armés, les rencontres opportunes, la haute montagne et ses courses exigeantes, la formation difficile à l'E.N.S.A., les secours d'envergure dans toutes leurs dimensions de drames ou de joies. Etrange destin commun !
Si nous avons pu pratiquer la Montagne professionnellement, nous le devons en premier lieu à notre engagement personnel mais aussi à ces pionniers charismatiques, personnalités affirmées hors du commun qui nous ont ouvert la voie.
Nous pouvons raisonnablement penser que Henry et Charles, les premiers Guides de leur Institution, titulaires de l'Insigne Fédéral de Secours en Montagne, seraient des "membres actifs" éminents de notre S.D.S.M. et poursuivraient avec nous le noble fil rouge qui les a guidés toute leur vie, celui de "l'assistance à personnes en difficulté"


Henri Jouve, Police Nationale C.R.S.

Ancien directeur de la station de Val d'Isère, ex-chef du poste de secours CRS de Briançon.

Originaire d'un petit village de haute Ardèche, né en 1910, il effectue son service militaire au 159° R.I.A. de Briançon. Pour la première fois, il découvre la "vraie" montagne.
Il en sera marqué pour la vie.
En 1940, mobilisé, il est fait prisonnier en Allemagne. Après quelques mois de détention et de travail dans une ferme, avec un compagnon, il s'évade par la Suisse à bicyclette.
En 1943, il reprend les armes dans la Résistance et participe aux combats de la Libération dans la vallée du Rhône, en Maurienne et en Alsace ou ses actions lui valent la croix de guerre avec citations.
Entré aux C.R.S. à leur création après la guerre, à Grenoble, avec le capitaine Robert, tous deux grands amateurs d'alpinisme et de ski, secouristes débutants, ils prennent rapidement conscience des lacunes qui existent dans le système d'aide aux accidentés de montagne alors que la fréquentation du massif alpin explose.

C'est l'époque ou, quand un accident est signalé, des volontaires bénévoles réunis par un coup de téléphone, quittent leur chantier, leurs élèves ou leurs malades, munis de leur matériel personnel et de quelques cordes de chanvre. Les marches d'approche se font à pied alors que rien que le poste radio pèse prés de quinze kilos. Dans les parois le blessé est porté à dos d'homme puis, lorsque le terrain veut bien s'y prêter, suspendu à la perche " Barnaud " en se relayant jusqu'au plus proche chemin carrossable.

Une tragédie à laquelle il participe avec les guides de Chamonix, va infléchir de façon capitale l'organisation du système : l'échec du sauvetage de Vincendon et Henry au Mont Blanc en plein hiver. L'accès est si enneigé et avalancheux, que pour la première fois en montagne, les services de tutelle font appel à un hélicoptère : un gros Sikorski de l'armée de l'air, lourd et inadapté, qui s'écrase sur le glacier en tentant un atterrissage de fortune.

Cet accident déclenche, au-delà des vives polémiques médiatiques sur les failles de l'organisation et la lenteur des secours, la réflexion des pouvoirs publics. Elle aboutit à la création d'unités spécialisées, composées d'agents de l'état, CRS et Gendarmes, dotées d'un matériel spécifique, qui étofferont, puis remplaceront, en alternance, les équipes de bénévoles des Associations de secours. Il s'ensuivra la mise en place de postes d'urgence en alerte permanente : A Grenoble, Briançon, La Bérarde, Chamonix, plus tard dans les Pyrénées à Perpignan et Lannemezan.

Guide de haute montagne en 1952, sur dérogation ministérielle du fait de son âge, Henri Jouve participe aux recherches de l'avion canadien qui s'écrase dans le massif de l'Obiou,
Il travaille alors avec son équipe en base fixe à Grenoble et, l'été, dans le briançonnais ou les CRS ont installé un poste saisonnier en collaboration avec les volontaires du professeur André Georges, un des fondateurs des premières unités de bénévoles.

En août 1953, au pilier sud des Ecrins, sous la coordination générale d'André Georges, avec en appui les cordées de Jean Bouvier, Georges Lambert et Jean Giraud, il descend sur le dos pendant prés de huit heures, le long d'une paroi de sept cent mètres et dans des couloirs balayés par d'incessantes chutes de pierres, un alpiniste grièvement blessé à la tête.

Des Grandes Jorasses à la Dibona et aux Agneaux, de la Meije à l'Aiguille Verte et aux Drus, en passant par les Bans, le Doigt de Dieu et le Capucin du Tacul, il effectue avec ses équipes prés de soixante sauvetages majeurs.
En 1954, il est fait Chevalier de la Légion d'honneur pour actes de courage et de dévouement
Nommé capitaine, il devient Directeur technique du Centre National d'Entraânement à l'Alpinisme et au Ski. (C.N.E.A.S)

La vie des cordées de sauveteurs des débuts, tant bénévoles que gendarmes et CRS, sera endeuillée par la disparition de plusieurs d'entre eux : Le capitaine Robert, tué par l'explosion d'un fumigène de balisage. René Guillemin blessé mortellement lors d'un essai de matériel de treuillage en école d'escalade. D'autres encore, victimes de chutes de séracs, de crevasses meurtrières, de dévissages, d'accidents d'hélicoptère (Bell, Alouette 2 puis 3.)

Décoré de l'Ordre National du Mérite par le ministre de l'intérieur, en 1964, il prend en charge la station de Val d'Isère en tant que Directeur technique et des sports. Il y reste une douzaine d'années et y termine sa carrière montagnarde à 68 ans, endeuillée par l'effroyable avalanche qui traverse le fond de la vallée pour venir s'engouffrer en plein village, au moment du repas, dans la salle de restaurant du chalet de l'U.C.P.A.
Malgré la promptitude des secours qu'il dirige, plusieurs dizaines de victimes adolescentes seront à déplorer ce dont il restera durablement affecté.
Il orientera alors son action en collaboration avec les services spécialisés de l'Etat sur la recherche de systèmes d'ancrage des manteaux neigeux instables à partir de filets, pieux, râteliers, banquettes terrassées ou au contraire de leur purge préventive par explosifs ou grenadage contrôlé.

Commandant honoraire de sapeurs pompiers volontaires, il collaborera à la réalisation de publications de prévention ainsi qu'à l'organisation de démonstrations de sauvetage en particulier au Salon du plein air de Paris.

L'un des derniers honneurs de sa vie publique a été, à 90 ans, d'être désigné par ses pairs de la Compagnie des guides de Chamonix, pour porter, aux obsèques de Roger Frison-Roche, les décorations d'un de ses plus anciens compagnons de cordée.

Notes complémentaires :
Henri JOUVE est un des centenaires et pensionnaires de la Maison de retraite "les Orchidées" à SEYSSINS
Guide de Haute Montagne en 1952
Titulaire de l'Insigne Fédéral de Secours en Montagne
Charles AUGEROT Gendarmerie Nationale PGHM
Hommage prononcé par le Capitaine Sébastien RIGAULT, Commandant le PGHM de l'Isère le 24 avril 2009
"...Nous sommes aujourd'hui réunis pour rendre un dernier et solennel hommage à l'Adjudant-chef Charles AUGEROT. La Gendarmerie Nationale et plus particulièrement les Unités de haute montagne se trouvent endeuillées par la mort de notre illustre ancien.
Je tiens, en ma qualité de Commandant du P.G.H.M. de l'Isère, à saluer la mémoire d'un serviteur exemplaire de l'Etat.
Les gendarmes de haute montagne ont choisi de protéger et secourir les autres au péril de leur vie. Ce choix, fait de passion et d'altruisme, leur impose, comme à tout sauveteur, une discipline personnelle et un entrainement exigeant. Comme l'a très justement résumé la une d'un quotidien : "le secours en montagne est une somme de dévouement et d'héroïsme qu'on peut difficilement chiffrer"
Dévouement et héroïsme, ces mots s'appliquent parfaitement à la personnalité de l'Adjudant-chef AUGEROT. Son nom restera à jamais inscrit dans l'histoire de la Gendarmerie et dans la légende du secours en montagne.
Début hiver 56-57, suite à l'échec retentissant du secours de deux jeunes alpinistes, Jean VINCENDON et François HENRY, une décision est prise : le secours en montagne sera professionnel et se fera dorénavant sous la responsabilité de l'Etat.
La Gendarmerie Nationale et les C.R.S. de la Police Nationale sont alors les deux seules institutions qui relèvent le défi.
Adjudant-chef AUGEROT, vous allez prendre une part prépondérante dans la réalisation de cet objectif.
En 1958, sous l'autorité du Lieutenant PIGAGLIO, vous devenez le premier Commandant du Groupe Spécialisé de Gendarmes de Haute Montagne de CHAMONIX puis en 1961, vous êtes appelé à prendre le commandement du GSHM de GRENOBLE, nouvellement créé.
Ces 2 résidences, vous les connaissez particulièrement bien. En effet, en 1941, dès l'âge de 20 ans, vous quittez le Béarn, votre terre d'origine dont vous êtes si fier, et notamment la vallée d'Aspe que vous tenez en adoration, pour rejoindre les Alpes et les chantiers de Jeunesse en Montagne. Vous côtoyez alors des noms illustres comme Lionel TERRAY, Louis LACHENAL, Gaston REBUFFAT ou encore Roger FRISON-ROCHE.
Vous réalisez vos premières courses.
Cette période restera pour vous une école de discipline, de rigueur mais aussi d'amitié. Le réseau ainsi créé vous sera particulièrement utile dans les fonctions que vous serez amenées à occuper dans le secours en montagne.
Par la suite, vous travaillez sur les chantiers de travaux publics ou rapidement vous démontrez votre sens de l'organisation et votre goût des responsabilités.
Un événement marque alors votre vie. Une terrible explosion tue cinq de vos camarades de chantier. Dans ces moments délicats, vous faites preuve d'un sang-froid et d'une abnégation exemplaires en organisant et portant secours. Vous êtes officiellement remercié pour votre comportement.
La seconde guerre mondiale vous rappelle alors vers vos Pyrénées pour y rejoindre la résidence. Votre action est saluée par l'attribution de la médaille commémorative avec barrettes "engagé volontaire et libération".
La paix revenue, vous vivez pleinement votre passion en décrochant l'aspirant guide en 1946 puis le brevet de guide de haute montagne en 1947.
Vos trois enfants Michel, Danièle et Yves naissent en cette même période. Simone, votre fidèle et dévouée épouse vous demande alors de stabiliser votre vie. C'est ainsi que vous écrivez à toutes les administrations pour leurs proposer votre candidature.
La Gendarmerie Nationale est la première à vous répondre et vous rejoignez l'école de CHAUMONT en le 27 mai 1950.Classé parmi les premiers de promotion, vous êtes affecté en Algérie dans un poste administratif.
Une rencontre est a lors décisive, celle de Roger FRISON-ROCHE, que vous aviez déjà rencontré à CHAMONIX avant la guerre. Ce jour-là, il vous dit "je vais m'occuper de toi". Promesse tenue, quelques temps plus tard, vous êtes régulièrement détaché auprès de l'Office de Tourisme universitaire d'ALGER pour encadrer des séances de ski, puis l'été, vous êtes détachés à l'Ecole de Haute Montagne de CHAMONIX.
En 1956, les prémices de la guerre d'Algérie viennent bousculer le quotidien, vous êtes alors affecté à SIDI BEL ABES pour des opérations de maintien de l'ordre. D'octobre 1957 à mai 1958, vous retournez à Alger pour vous occuper de la coordination des moyens de 20 escadrons.
Les multiples témoignages de satisfactions et lettres de félicitations obtenues lors de cette période en Algérie soulignent votre état d'esprit, votre rigueur, votre intelligence ou encore votre élégance morale.
La médaille commémorative des opérations de sécurité et de maintien de l'ordre avec agrafe "Algérie" vous est naturellement attribuée en reconnaissance des services rendus.
Puis c'est le tournant décisif de 1958 ou vous êtes rappelé en métropole pour prendre la tête du Groupe Spécialisé de gendarmes de Haute Montagne de CHAMONIX. Jusqu'à 1961, vous participez à de nombreux secours engagés pour lesquels votre courage et votre dénouement dignes d'éloges font maintes fois l'objet de témoignage de mérite.
Lorsque vous êtes mutés à GRENOBLE en 1961, le Dauphiné Libéré évoque une perte sévère pour la vallée de CHAMONIX. Ce même article souligne votre calme proverbial et votre intelligence et vous assure l'estime et l'affection de toute la population. La qualité des services rendus perdurent naturellement avec votre affectation à GRENOBLE. Une nouvelle fois, les témoignages de mérite se succèdent.
Doté d'un caractère en acier trempé, "cabouru" comme il se dit en patois béarnais, vous êtes très exigeant avec vous mais aussi avec les autres. Vous vous investissez avec une totale abnégation et un sens du sacrifice hors du commun au profit des victimes. Doté d'une grande probité, un comportement d'une extrême droiture vous caractérise.
Toutes ces valeurs font de vous un patron charismatique, craint mais respecté.
Vous obtenez la médaille militaire en 1963 puis la médaille d'acte de courage et dévouement échelon or en 1969.
A l'aube de votre retraite en1976, vous êtes fait Chevalier dans l'Ordre National du Mérite.
Vous quittez la Gendarmerie peu de temps après au grade d'adjudant-chef.
Adjudant-chef AUGEROT, par votre engagement au service des autres, vous avez fait honneur à la Gendarmerie Nationale.
Aujourd'hui, c'est l'ensemble de la gendarmerie et plus particulièrement les gendarmes secouristes d'hier et d'aujourd'hui qui s'inclinent respectueusement devant vous.
Vous pouvez compter sur nous pour nous montrer dignes de ce que vous nous avez transmis.
Merci encore.
Nous ne vous oublierons pas..."

Notes complémentaires :
AUGEROT Charles Gilbert né le 4 avril 1921 à THESE (Pyrénées-Atlantiques) décédé le 20 avril 2009 à La TERRASSE repose auprès de son épouse dans le cimetière de cette localité.
Guide de Haute Montagne le 28 juin 1947
Titulaire de l'Insigne Fédéral de Secours en Montagne