2ème partie (et fin)
par Raymond MOLLARET

"... A La Bérarde, en 1953, les C.R.S. changent de lieu d'hébergement et aménagent deux niveaux chez Aristide Rodier:
- l'un, au rez-de-chaussée, constitué d'une pièce et d'un réduit à usage de cuisine,
- l'autre, juste en dessus, composé de quatre chambres de quatre personnes donnant sur un petit balcon.
Cette amélioration sensible de l'habitat doit bien s'accompagner d'une petite redevance payée par l'administration au propriétaire. Les fonctionnaires ne touchent pas de "frais de mission" et perçoivent avant de monter la nourriture à l'ordinaire de la C.R.S à GRENOBLE pour la période de déplacement : maquereaux au vin blanc, sardines à l'huile, corned-beef sont souvent au menu du montagnard.

Le 24 août 1954, le Lieutenant ROBERT, un des fers de lance "montagne" de l'époque, est mortellement blessé dans la cour de la caserne Dode par l'explosion d'une grenade trafiquée qu'il croit fumigène. Le casernement porte depuis son nom et une stèle au centre de la cour d'honneur mémorise à jamais le sacrifice de ce fonctionnaire toujours volontaire et audacieux. Cet accident tragique ne compromet pas ce volontarisme vers la spécialité montagne qui poursuit sa marche en avant.
En 1955, à la création du C.N.E.A.S. (Centre National d'Entraânement à l'Alpinisme et au Ski), les moniteurs de ce Centre continuent à s'entrainer et interviennent avec leurs collègues des sections à pieds classiques mais ne sont plus astreints aux même contraintes au retour à GRENOBLE.
Le 1er juillet 1957, suite au drame de VINCENDON et HENRY sur les grands plateaux du Mont Blanc, les sections montagne de GRENOBLE, PERPIGNAN et LANNEMEZAN sont créées officiellement. A GRENOBLE, l'effectif se compose d'une vingtaine de gardiens rassemblés dans la deuxième section commandée par un chef : René NEVEUX. Ces fonctionnaires sont alors "détachés" en section montagne et, par conséquent, peuvent consacrer la plus grande partie de leur temps de service à l'exercice de leur spécialité : le Secours en Montagne.

En 1960, les C.R.S. déplacés à La Bérarde changent une nouvelle fois de site et gagnent l'emplacement actuel. Aidés par des gens du coin, ils mettent en état eux-mêmes les locaux jusque-là à usage de soute à charbon, chambre froide et stockage d'un groupe électrogène.
L'installation s'organise sur un seul niveau et se compose d'un poste, d'une cuisine et d'un dortoir. Là, parfois, une dizaine de fonctionnaires s'entassent sur des lits superposés métalliques ou les périodes de récupération sont souvent perturbées. Au plus fort de la fréquentation en période estivale et par conséquent de l'accidentologie, il faut toute l'aptitude de vie en collectivité des sauveteurs pour que cette promiscuité n'altère pas la qualité du Service Public. A partir de ce moment, C.R.S. et gendarmes alternent à La Bérarde dans les mêmes locaux.
La célèbre montée de La Bérarde n'a jamais été déneigée mais, profitant d'un hiver sans trop de neige les C.R.S. forcent le passage en février 1962 et atteignent ce fond de vallée mythique. Les sorties hivernales sont principalement axées sur l'entraânement des chiens d'avalanches (VIGNON et LEPEULE pour la section Montagne, VERT et la célèbre "Brigitte"(1) pour le C.N.E.A.S.) et l'apprentissage du ski de montagne.

Dotés de "montana", skis étroits et fragiles en frêne ou ikori de 2,20 mètres de long et, plus tard, en 1965, d'Aluflex, les C.R.S. arpentent les profondes vallées de l'Oisans au cours d'interminables "peaux de phoques". Une longue lanière passant dans un trou du ski entoure la cheville du skieur. Ce système de fixation plus qu'archaïque est remplacé par la suite par le légendaire étrier avant et tendeur arrière.
L'hiver, le couché occasionnel s'effectue gratuitement, le plus souvent cher Albert TAIRRAZ (actuel Hôtel Claude TAIRRAZ), à gauche à l'entrée du hameau, qui aide à la confection des repas.
Le poste de secours ou sont déplacés et logés alternativement les fonctionnaires et les militaires double sa surface habitable par la superposition d'un deuxième niveau en 1981 (permis de construire 79-063), atteint sa configuration actuelle et permet en outre l'aménagement de petites chambrées à disposition des sauveteurs. Il est propriété des Domaines et sa gestion incombe au Ministère de la Jeunesse et des Sports.
Progressivement, devant l'évolution grandissante des sports de montagne dans les Ecrins comme ailleurs, le Secours en Montagne va devoir s'adapter et se positionner au plus prés de l'évènement. Ainsi l'Alouette 3 de la sécurité civile du Versoud et un médecin du S.A.M.U. 38 sont déplacés chaque période estivale à La Bérarde et interviennent avec les C.R.S. ou les gendarmes suivant le tour de permanence établi par l'autorité préfectorale.

Ces dernières années, tous les services en relation avec l'activité montagne comme l'Office du Tourisme, le Bureau des guides et le poste de secours sont regroupés opportunément dans une même structure appelée "la Maison de la Montagne" inaugurée le 26 juin 2010 (notre photo).

Pour des raisons logistiques et opérationnelles, l'hélicoptère nouvelle génération BK 117 (médicalisé) intervient désormais depuis l'altiport de l'Alpe d'Huez.
Jadis consacrée à l'alpinisme et à la randonnée, la pratique des activités montagne se conjugue maintenant au pluriel puisque sont venus s'ajouter le parapente, la via-ferrata, le VTT, les descentes en eaux vives dans la vallée du Vénéon comme ailleurs. Depuis les années 50, les sauveteurs ont dû rapidement s'adapter à cette évolution phénoménale. Des installations logistiques plus que rustiques ont laissé la place à des locaux fonctionnels. L'équipement des sauveteurs, leur formation (technique, juridique) et les moyens (héliportés, radio) mis à leur disposition suivent le même mouvement. L'amateurisme bénévole généreux du début s'est transformé en une mécanique professionnelle hyper huilée qui peut laisser d'ailleurs au spectateur non-averti une fausse impression de facilité. Pour preuve, beaucoup de sauveteurs ont perdu la vie au cours d'opérations de secours (2).

Soulignons aussi la bonne harmonie qui règne dans ce haut lieu de l'alpinisme entre les militaires du P.G.H.M. et les fonctionnaires de la C.R.S. des Alpes. Depuis plus d'un demi-siècle ces derniers se passent le relai de la meilleure des façons tous les lundis suivant le système dit de l' "alternance" initié par Félix GERMAIN, un de nos glorieux aânés, répartissant ainsi équitablement les opérations de secours entre ces 2 grands corps d'Etat.

Vétérans bénévoles, CRS, PGHM, hélico, SAMU, dans cet Oisans sauvage, sachez mesurer le chemin parcouru et, tout en restant humble, soyez-en fiers et heureux. Bien sûr, à l'image des lacets tortueux d'un sentier de montagne, il a été long, pénible, parfois tragique. Mais qu'est-ce qu'il est beau ! Soyons confiants en l'avenir et ne doutons pas que les générations à venir sauront l'entretenir et le poursuivre encore plus haut avec le même humanisme.

Renvois :
(1) "Brigitte" chienne Berger Allemand a été ramenée par Félix GERMAIN à l'issue d'un exercice de secours en avalanche à l'étranger ou pour la première fois le flair de l'animal était sollicité pour rechercher des personnes ensevelies sous la neige. A priori, cette chienne est la première utilisée en France dans ce domaine.
(2) A La Bérarde, nous devons retenir notamment les accidents mortels en opération de secours :
- le 11 août 1963 : 3 fonctionnaires (WATTEBLED, ARNAUD et FALQUET) se rendent en hélicoptère, une Alouette 2, au secours d'un blessé accidenté à la Pointe des Chamois. L'appareil s'écrase au-dessous du Pic Gaspard. Une petite stèle rappelle cet accident au bord du sentier accédant au refuge du Pavé, côté Villar d'Arène.
- le 20 septembre 1989 : 2 gendarmes du P.G.H.M., ALBERT François et CHATAIN André sont balayés par une avalanche sous le Col de la Temple lors d'une opération de recherche
- le 23 août 1994, Pierre NICOLLET est précipité dans le vide lors d'une opération d'hélitreuillage d'une alpiniste à la "Traversée des Ecrins".
- le 16 avril 1997 : Michel BOULAND progresse en direction de deux alpinistes immobilisés dans la "Mayer Dibona" aux Ecrins. Au cours du mouvement, il chute jusqu'au pied de la sinistre face nord-ouest.

Vers eux et leurs familles doivent naturellement se tourner nos pensées ainsi que vers l'ensemble des sauveteurs tombés en montagne en service ou hors service. Pour que leur sacrifice ne soit pas inutile, en évitant que cette trop longue liste ne s'allonge encore, il faut continuer cette mission de service public noble et éminente au profit de nos concitoyens."